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13 septembre 2019

Réserve faunique La Vérendrye

Les Algonquins déterminés à appliquer leur propre moratoire sur la chasse sportive à l’orignal

Préoccupés d’observer une diminution d’orignaux dans la Réserve faunique La Vérendrye, les Algonquins de Lac Barrière ont prévenu le 12 septembre qu’ils allaient mettre en place leur propre moratoire sur la chasse sportive.

Simon Dominé , Rédacteur en chef

Les Algonquins de Lac Barrière ont prévenu le 12 septembre qu’ils appliqueront leur propre moratoire si Québec ne le fait pas à leur place (photo : Pixabay).
Les Algonquins de Lac Barrière ont prévenu le 12 septembre qu’ils appliqueront leur propre moratoire si Québec ne le fait pas à leur place (photo : Pixabay).

Insatisfait des démarches qu’il a entamées auprès de la Société des établissements de plein air du Québec (Sépaq), du ministère de la Forêt, de la Faune et des Parcs (MFFP) et de son ministre, Pierre Dufour, le chef de Lac Barrière, Casey Ratt, a averti le 12 septembre que les Algonquins avaient décidé de mettre en place des moyens de pression.

La nation algonquine anishinabeg lui a apporté son appui.

Les chasseurs et les visiteurs doivent s’attendre à croiser des points de contrôle dans cet immense territoire traversé par la route 117, au nord-ouest des villes de Mont-Laurier et de Maniwaki.

Les Algonquins passent à l’action

Dès le 8 septembre, la tension semblait déjà palpable sur le terrain, si l’on en croit le message partagé par le ministre Dufour sur les réseaux sociaux : « On vient de m’apprendre qu’une présence policière est actuellement nécessaire afin de permettre l’enregistrement des premiers chasseurs (…). Certains chasseurs auraient d’ailleurs subi de l’intimidation suite à leur enregistrement ».

Casey Ratt confirme la volonté des Algonquins d’être bien visibles pendant toute la durée de la chasse : « Ça signifie qu’on va chasser, qu’on va mettre en pratique notre droit aborigène de chasser aux côtés de ces gens [les chasseurs, ndlr]. On va chasser le petit gibier, on va chasser le castor, on va prendre le thé autour du feu sur ces terres pour être certains que notre présence soit ressentie ».

Mésentente sur la façon de procéder…

Comment en est-on arrivé à cette situation tendue? Le chef des 350 à 400 Algonquins de Lac Barrière affirme avoir tiré la sonnette d’alarme dès le début de l’année 2018.

Selon lui, ses demandes répétées d’obtenir de Québec un moratoire immédiat sur la chasse sportive à l’orignal et une étude sur le déclin du cheptel se sont heurtées à une fin de non-recevoir de la part de la Sépaq, du MFFP et du ministre Dufour.

Il est catégorique : « La grande raison, c’est à cause de l’argent ».

Le 8 septembre dernier, le ministre Dufour a lancé à tous – Algonquins et chasseurs sportifs – un appel à la prudence. Ce dernier a invité les Algonquins à prendre part à une séance de travail, afin « de pouvoir convenir d’une démarche commune ».

Sans évoquer la possibilité d’un moratoire, le ministre s’est dit prêt à effectuer un inventaire aérien conjoint avec la Nation Algonquine.

« Il veut d’abord faire une étude et ensuite, peut-être, considérer la possibilité d’un moratoire. Et c’est trop tard. Je l’ai dit depuis un an maintenant : “Vous devez faire quelque chose et vous devez le faire maintenant”. Le ministre Dufour refuse de faire quelque chose, alors ma communauté va faire quelque chose », a lancé le chef Ratt en retour.

… Et de compter

« (…) toute décision qui devra être prise devra l’être en se basant sur des faits vérifiés et vérifiables », a mentionné le ministre Dufour.

Lucien Wabanonik, porte-parole de la nation algonquine anishinabeg dans ce dossier, perçoit des relents « colonialistes » dans l’approche du ministre.

« On connaît notre territoire, les animaux, leurs habitudes, la biodiversité. On connaît ça. C’est vraiment par l’observation régulière et continue depuis des temps immémoriaux », a-t-il rétorqué. Il estime qu’en 2019, le gouvernement devrait prendre plus au sérieux les connaissances ancestrales des Algonquins.

« C’est comme le cheptel des caribous des bois. Ça fait des décennies qu’on dénonçait et eux autres se sont réveillés à minuit moins une. Il a fallu faire une crise et dénoncer des choses pour que le gouvernement puisse se réveiller », a-t-il ajouté.

Casey Ratt tient le même discours : « On vit ici, en plein milieu du parc. La population d’orignaux a commencé à décliner voilà des années déjà. (…). J’ai aussi des gens qui vivent dans le bois 24/7. J’ai des chasseurs, des anciens. Les anciens me racontent des histoires. (…). L’un d’entre eux, dont la cabane se trouve environ à 45 minutes de Lac Rapide, a vu au-delà de 30 orignaux en une seule fois. Et c’était il y a des années. Aujourd’hui, (…) on a de la difficulté à voir un orignal en bordure des lacs. On en voit un ou deux, mais c’est rien ».

Un animal important pour les Algonquins

Le chef de Lac Barrière et le porte-parole de la nation algonquine anishinabeg déplorent de concert l’impact que la baisse d’orignaux peut avoir sur les leurs.

« On dépend énormément des orignaux, ainsi que sur le poisson et le petit gibier, les castors et le reste. Mais l’orignal, c’est une source vraiment très importante de la diète des membres de ma communauté », rappelle le chef Ratt.

« L’orignal, c’est notre alimentation primaire et c’est tout à fait normal qu’on appuie les démarches qui ont été entamées par Lac Barrière », commente M. Wabanonik.

Ce dernier pense d’ailleurs que la situation dénoncée par les Algonquins de Lac Barrière concerne également d’autres territoires, en Outaouais et en Abitibi-Témiscamingue : « Nos membres, pour la majorité encore, utilisent le territoire. Ils vont dans le territoire, à toutes les saisons. (…) on nous fait des remarques qui vont dans le sens que M. Ratt a expliqué. C’est plus élargi qu’on pense ».

Conscient que les Algonquins peuvent être « mal perçus », M. Wabanonik mentionne qu’il faut faire la distinction entre la chasse sportive et la chasse de subsistance pratiquée par les Algonquins : « (…) nos membres, nous, on ne peut pas les considérer comme des braconniers étant donné que c’est leur besoin alimentaire primaire. Quand t’as besoin de quelque chose, ton frigidaire c’est le territoire, alors tu t’en vas dans le territoire. Ça, c’est un élément important que les gens doivent comprendre ».

« Collision de valeurs »

S’il reconnaît que tous les Algonquins ne sont pas exempts de reproches, il dénonce du même coup le comportement de certains chasseurs sportifs : « C’est une collision des valeurs si on veut. Moi, je le vois comme ça. C’est pas du tout la même façon de voir les orignaux et les animaux en général. C’est sûr que parmi nous, il y a des moutons noirs. Dans toute société, ça existe, on reconnaît ça. Il y a du travail à faire là-dessus. Mais quand même, c’est moins élevé que les chasseurs sportifs. On en a déjà vu des carcasses d’orignaux où il y avait juste une cuisse d’emportée ou juste la tête comme trophée, le reste de la carcasse laissé sur place. Ça, c’est vraiment pas acceptable ce genre d’attitude et c’est ça qu’on dénonce en même temps. C’est très triste de voir ça pour nous et c’est vraiment un manque de respect, non seulement envers la bête mais aussi les cultures comme nous, qui sommes là depuis des millénaires ».

Et si un incident éclatait?

Ne craint-on pas que la situation puisse dégénérer? M. Wabanonik répond que si un incident devait arriver, c’est le ministre Dufour qui serait à blâmer.

« Je pense que c’est important que le ministre et son entourage le réalisent très, très rapidement », a-t-il déclaré.

Il fait remarquer que les Algonquins sont tout autant victimes d’intimidation que les chasseurs : « C’est déjà arrivé que nos membres se fassent pointer des armes à feu, se fassent bloquer l’accès à un territoire où ils avaient l’habitude d’aller ».

« On connaît notre territoire, les animaux, leurs habitudes, la biodiversité. » – Lucien Wabanonik, porte-parole de la nation algonquine anishinabeg

« Toute décision qui devra être prise devra l’être en se basant sur des faits vérifiés et vérifiables. »

– Ministre Pierre Dufour

« L’orignal, c’est une source vraiment très importante de la diète des membres de ma communauté. » – Casey Ratt, chef de Lac Barrière

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Simon Dominé , Rédacteur en chef

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