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2 octobre 2019

La marche

Frédéric Bérard

- « Allô Ève, vas-tu à la marche demain? »

- « Ben évidemment, papa, quelle question! »

- « Oui, ok, bien sûr. Tu veux qu’on y aille ensemble?»

- « C’est que j’y vais avec mes amies du Cegep.»

- « Tu crois que je peux me joindre à vous? »

- « Pas de problème. On y sera à 13h. Je t’écris. »

Le lendemain :

- « Allô papa, on arrive. »

- « J’ai jamais vu autant de monde!! »

- « Je sais, c’est tout simplement FOU!! On dirait qu’il y a une marche pour se rendre à la marche !!! »

Dix minutes plus tard, je vois débarquer, sourire zen aux lèvres, l’héritière. Habillé semi-révolutionnaire, semi-chic, comme toujours. Rayonnante de bonheur, comme toujours aussi. Tous les pères, j’imagine, auront comme moi ce sentiment gênant de fierté incandescente au regard de leur enfant devenu adulte. Ses 4-5 amies, aussi nouvellement majeures, frétillent.

- « Y a combien de monde, vous pensez? »

- « Sûrement quelques centaines de milliers. L’an dernier, nous étions presqu’uniquement des étudiant(e)s. Cette fois, il y a des gens de tous les âges, c’est vraiment encourageant! », de répondre l’une d’elles.

- « Et qu’est-ce qui provoque ce changement, à votre avis? ».

- « Ben là, Greta, voyons!! »

Question stupide, j’admets. Parce que cette jeune femme, d’à-peu-près leur âge, a accompli à elle seule l’impossible, voire l’improbable : mobiliser une jeunesse quasi-entière autour de LA cause : vaincre la fulgurance de la progression du réchauffement climatique. Or, il y a un an à peine, Greta manifestait, parfaitement seule, devant le Parlement suédois. « Personne n’est trop petit pour assurer une différence », affirme son slogan-fétiche. On ne saurait mieux dire…

Avançant à pas de mini-tortue, on sent toute la frénésie du moment. Nous sommes, comme tant d’autres, partie prenante à un truc spécial. D’aucuns fredonnent des chansons adaptées à la cause, immédiatement reprises par la foule. D’autres exhibent leurs pancartes aux messages percutants et souvent drôles. Plusieurs reprochent à Trudeau l’effronterie de se pointer à la marche, lui qui vient de nous acheter un beau pipeline à 5 milliards. D’autres exigent de Legault « d’aimer la planète comme il aime sa sœur! », avec une photo des deux s’embrassant! Bref, l’humeur est rigolo, tout le monde semble heureux, mais ferme : le temps des excuses est révolu. Ou vous emboîtez le pas, ou on vous fiche à la porte.

Là-dessus, justement, discussion entre ma fille et ses amies : « Ce sera notre premier vote, en octobre. On a regardé les programmes des partis sur le plan environnemental. » La conclusion? Que Justin est un hypocrite, que les conservateurs sont une blague, que le parti vert n’a d’écolo que le nom, que le Bloc a maintenant comme chef le pire ministre de l’Environnement de l’histoire du Québec et que, de toute façon, ça prend un parti qui doit prendre le pouvoir, autrement le vote est gaspillé. Le NPD et sa plate-forme écolo-audacieuse aura donc manifestement leur vote. Parce que la priorité, non-négociable, est l’environnement.

Plus de deux heures plus tard et à peine deux kilomètres plus loin, ma fille annonce qu’elle doit quitter, boulot oblige : « Bye papa, merci d’avoir été là, c’tait l’fun, je suis vraiment contente».

Elle quitte ainsi, toujours sourire aux lèvres, légère et galvanisée. Les yeux embués, je me dirige vers la scène où aura lieu les discours. Juste à temps pour celui de Greta. Une jeune femme de 16 ans articulée au discours senti, intelligent et enivrant. La foule est sans connaissance.

Je m’enfuis ensuite en douce, les yeux encore embués, en me disant qu’au fond, finalement, que s’il y a espoir, il se nomme assurément jeunesse. Et qu’il est magnifique.

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Frédéric Bérard

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