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13 février 2020

La détresse et l’enchantement

Une fresque historique inspirante de l’écrivaine Gabrielle Roy

L’autobiographie de la romancière Gabrielle Roy a touché des dizaines de milliers de lecteurs. Le 15 février prochain à l'Espace Théâtre, dans une mise en scène d’Olivier Kemeid, la comédienne Marie Thérèse Fortin nous fait découvrir une femme qui a su marquer son époque. Pour nous en parler, celle-ci s'est prêtée au jeu des cinq questions.

Murielle Yockell , Journaliste

Marie-Thérèse Fortin, interprète du rôle de l’écrivaine Gabrielle Roy dans la pièce La détresse et l’enchantement.
Marie-Thérèse Fortin, interprète du rôle de l’écrivaine Gabrielle Roy dans la pièce La détresse et l’enchantement.
© (Photo gracieuseté)

Parlez-moi de l’auteure Gabrielle Roy, qui est-elle?

(Petit rire). C’était une petite fille de Saint-Boniface (1909-1983) qui était vraiment la ville francophone juste à côté de Winnipeg : l’autre bord du pont comme on disait à l’époque. Gabrielle a été élevée par des parents venus du Québec qui ont fait partie du projet de colonisation de l’Ouest. Son père, qui était agent de colonisation, s’occupait surtout de l’immigration des différentes colonies qu’ils tentaient de développer avec des Ukrainiens, des Russes et toute l’Europe de l’Est, même des communautés vraiment marginales qui n’existent plus aujourd’hui. Gabrielle a grandi dans une famille nombreuse. Son père, pour des raisons politiques assez sournoises, a perdu son « job ». Il s’est retrouvé dans une précarité économique assez grande. Gabrielle était la petite dernière alors que ses parents étaient assez avancés en âge; elle n’était vraiment pas attendue celle-là (…).

Parlez-moi de son œuvre La détresse et l’enchantement.

Gabrielle a commencé à écrire son autobiographie à la fin de sa vie et après avoir écrit plusieurs romans, dont Bonheur d’occasion qui l’a propulsée comme auteure (prix Femina en 1947, prix littéraire pour œuvre de langue française et traduite dans une douzaine de langues). Nous, on s’est attaqué à l’adaptation de son premier tome La détresse et l’enchantement, puis on est allé dans la toute fin du second tome Le temps qui m’a manqué pour conclure le spectacle. Un titre bien choisi puisqu’elle n’a pas eu le temps de le terminer; il n’y avait que 100 pages écrites lorsqu’elle est décédée. C’est vraiment l’histoire de son enfance, de sa jeunesse et de sa venue à l’écriture. Lorsque La détresse et l’enchantement se termine, elle revient d’Europe où, croyant étudier l’art dramatique qui n’a pas marché, elle décide de devenir écrivaine. Mais surtout, elle décide de rester à Montréal qui est au centre de tout le déchirement de son œuvre. Tout le spectacle est puisé vraiment dans La détresse et l’enchantement (…). On la suit de l’enfance jusqu’à son arrivée à Montréal au moment où la guerre éclate en 1939.

Qu’est-ce qui vous fascine le plus à travers cette œuvre?

C’est un récit humain d’une période où les femmes étaient confinées à des rôles assez limités, soit de mère de famille ou d’institutrice. Elle a été institutrice. C’est dans la jeune trentaine qu’elle a décidé de se tourner vers l’écriture. Ce n’était pas un destin qui était approuvé par la société en général. Une femme qui écrivait était souvent élevée dans un milieu aisé où c’était comme permis; ce qui n’était pas son cas du tout. Elle s’est lancée dans une aventure artistique qui était dans la quête d’elle-même à une époque qui n’était vraiment pas programmée pour cela. Ce qui me touche le plus, c’est que pour la jeune femme d’aujourd’hui, le féminisme a permis des avancées. On est encore, bien sûr, à lutter pour certains droits et à changer certaines attitudes parfois du masculin par rapport au féminin. À son époque, c’était quand même un combat presque perdu d’avance d’être juste une femme libre qui se dédiait à l’écriture, qui a décidé qu’elle n’aurait pas d’enfant et qui voulait prendre une place vraiment à part entière dans le monde des Lettres du Canada français.

Il n’y a pas de colère ni de rage chez Gabrielle Roy. Il y a une grande détermination et une rigueur au travail et à la vie intellectuelle. Elle est très posée dans ce qu’elle revendique, mais surtout, c’est une immense auteure. Je fais ce spectacle-là, parce que je ne veux pas qu’on l’oublie. C’est une des grandes voix de la littérature française canadienne et même nord-américaine.

Selon vous, que penserait Mme Roy de notre époque?

Elle serait extrêmement découragée de la question environnementale parce que c’était une écologiste avant l’heure. Elle glorifiait la nature; elle écrivait beaucoup d’ailleurs à ce sujet. Sur la question du Canada français, là, elle serait très en colère (…). Le problème n’a jamais été aussi cuisant que maintenant. Elle trouverait beaucoup de choses futiles. Quand on se penche sur son écriture, il y a une telle profondeur, un tel examen minutieux de son environnement, mais aussi de l’âme humaine que cela a dû prendre un temps infini pour pondre des lignes de cette beauté et de cette profondeur. Aujourd’hui, elle serait un petit peu découragée, mais en même temps, c’était quelqu’un qui avait beaucoup de force morale qui lutterait sur sa façon de faire de l’écriture.

Que diriez-vous aux gens pour les inciter à venir voir la pièce?

Tout le récit de son enfance et du déracinement de sa lignée, c’est vraiment le Québec, et le Canada, qui s’est bâti sur le déchirement de plein de familles canadiennes, mais aussi d’immigrants. Toute la question d’immigration, de l’errance et de l’appartenance à une langue y est traitée de façon tout aussi pertinente qu’on pourrait le faire aujourd’hui. Cela va parler beaucoup aux jeunes femmes d’aujourd’hui, aux jeunes de façon générale et rejoindre des gens qui ont connu ses œuvres et qui la redécouvriront en tant que femme à travers La détresse et l’enchantement. On ne sait jamais à quel point cela peut les toucher (personnellement), mais ils me disent que cela leur fait énormément de bien. Ils me parlent de la beauté de la langue; c’est une langue belle et simple, très accessible. C’est découvrir à quel point la langue française est extraordinaire.

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Murielle Yockell , Journaliste

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